Encore un pied levé, pas un pied de nez, non, un pied levé. Pioupiou s’y collait faute de fée. En sorte que le compte y était. La fée, cependant, avait joué de sa baguette, car si Pioupiou voulut se la jouer simple, il le fit avec grâce pour les quelques convives de cet ultime mercredi de novembre. En quête d’une seconde cuillère de bois, il nous fit montre de tout son art. Même s’il savait avoir peu de chances de déroger à la règle. On ne peut, en effet, recevoir l’ustensile deux années de suite.

Jacouille, lui, avait méticuleusement préparé ses tranches de jambon, se substituant à Chewbacca, absent pour des raisons familiales. Et le Poulpe, nanti de nouvelles montures, arborait un regard profond et lumineux. Comme le disait Francis Blanche : « Qui aime bien ses lunettes ménage sa monture. »

Hareng au vinaigre et raviolis Paganini

Quoi de mieux qu’un hareng pommes à l’huile pour commencer. À l’huile ? Et bien non, au vinaigre. Jésus transforma l’eau en vin ; Pioupiou, via la fée, l’huile en vinaigre. Pour le reste, oignons, etc. Le hareng était frais en bouche, et n’avait pas cette mollesse que l’on prête aux harengs de circonstance. Pioupiou, à n’en pas douter, est un lecteur de Ryû Murakami : « Si j’étais le dernier empereur, j’aurais sûrement fait enfer et ce type vivant dans une jarre de vinaigre, j’en aurais fait une sorte de hareng au vinaigre. ».

La suite, des raviolis. Une première au trou. Les mauvaises langues diront que Pioupiou a touché le fond du trou ;  ce ne sont que des mauvaises langues. Le ravioli n’est pas sans charmes. D’ailleurs, l’on doit à Niccolò Paganini la première recette de ravioli à la sauce tomate. Un hommage de Pioupiou au génial génois, et le désir qu’on lui joue du violon pour ses bienfaits et sa cuillère de bois. Une salade accompagnait les raviolis, fermes, al dente. Le Hauchat exprimait sa pleine mesure. Jamais, peut-être, il ne l’exprima avec tant d’évidence.

Pioupiou rumine

Le lancer d’assiettes tomba à plat. Je veux dire par là que Pioupiou renonça à lancer nos gamelles et préféra les déposer devant chacun d’entre nous. Une révérence en quelque sorte (putain de cuillère). Jacouille était mi-figue mi-raisin, ravi d’un côté par l’absence de casse, mais ronchonnant un peu, de l’autre, pour cette entorse à la règle.

Rien que de très banal en fromages. Tranches de gruyère et camembert. Le camembert trouva preneur, le gruyère un peu moins. La magie s’effaçait ; la baguette était à la peine. Et Pedro commençait à se révolter. Bon sang ne saurait mentir.En dessert, préparés du dimanche, un cake et un marbré. Rien à voir avec Brossard et autres usurpateurs. La magie reprenait. Avec ce soupçon d’enfance sans quoi un dessert n’est rien. Ni les fées.  Alexandre le bienheureux soupirait d’aise. Boki un peu moins. Et Fayouz arrivé sur le tard s’enquillait une tranche après l’autre qui du marbré qui du cake.

Tout au bout de la table, l’œil inquiet, Pioupiou ruminait sa cuillère, jetant un œil inquiet, de-ci delà vers la tablée du soir. Seb et Pedro ne laissaient pas d’assombrir ses pensées. Manifestement, quelque chose n’allait pas. Les raviolis ? Les harengs au vinaigre ? Allez savoir.

La prière de Pioupiou

Une belote de comptoir se dressa. Jacouille n’en était pas. Elle se prolongea tard dans la soirée avec force passe-menthe. JB faisait banquette sur le divan. Discrètement, Pioupiou s’enquérait auprès des uns et des autres de son repas et de son éventuelle cuillère. « Tu peux toujours te brosser » lui dit Pedro d’un ton ferme ne supportant pas de réplique. Et Seb d’en remettre une couche. Pioupiou n’y tint plus et rétorqua sèchement :  « Il vaut mieux manger des raviolis en famille que de manger du caviar , avec des connards. » Il omis de citer sa source.

La nuit était douce. Pioupiou, regardant le ciel, crut voir une nouvelle constellation en forme de ravioli. Il s’agenouilla et récita son chapelet, terminant sa logorrhée par : « Seigneur, faites que j’ai la cuillère. » Pedro rouspétait encore sur le chemin du retour et de s’en remettre à Michel Audiard :  « Les conneries c’est comme les impôts, on finit toujours par les payer. »

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