Par le barde, Bardibulle et Pépé à la trompette
La nuit a déjà posé son manteau sur la pelouse et le rendez-vous, avancé à 19 h 30, nous invite à renouer avec les plaisirs simples de la gonfle. Il est des rendez-vous qui ne figurent sur aucun calendrier officiel, mais qui, au fil des semaines, deviennent des rendez-vous avec soi-même. Il faut bien le reconnaître : il y a dans ce ballon quelque chose qui nous rassemble.

22 voilà les Castors !
Les chasubles enfilées, les silhouettes changent. Le castor se fait buffle, le collègue devient partenaire, et le quadragénaire (cinquantenaire est trop long à écrire, alors la soixantaine n’en parlons pas) retrouve parfois, dans un élan de bravoure, les jambes qu’il croyait avoir laissées quelque part dans sa jeunesse. Le sensoriel, lui, opère sa mue. Le moteur cède un peu de terrain au tactile, le tactile s’efface devant l’olfactif. Le buffle a son odeur, le castor aussi. La nuit, les corps et les effluves composent une symphonie dont seuls les initiés connaissent la véritable partition. Mais rien ne vaut un bon lavage.

Maxime ne lâche pas la lessive et le ballon comme ça!
Deux écoles s’affrontent alors, ou plutôt se complètent. D’un côté, la vitesse et la jeunesse, cette énergie qui veut aller vite, courir loin et porter la balle si précieuse. Car il faut bien que la jeunesse fasse des passes… et il faut bien que la jeunesse se passe ! Voilà une vérité qui mérite de traverser les générations, même si les intéressés préfèrent généralement retenir la première moitié de la maxime.
Dudu, éternel satellite de notre système castoréen, gravite autour du jeu avec un coffre qui semble défier les lois de la physique. Toujours du volume, toujours du mouvement, et des ballons en réserve. On ne sait jamais quand il va réapparaître. Titi, notre pinson des pelouses, pépiera quant à lui à son habitude dans le langage universel de la passe. Il distillera ses ballons avec cette précision qui fait les beaux jours des partenaires et les mauvais jours des défenseurs. Une générosité qui fait les grands oiseaux du rugby. Jean-Phi et sa relève en profiteront. Ils nous rappellent que la jeunesse est une promesse qui se renouvelle. L’un transmet, l’autre poursuit. Rémi, lui, réclame la beuchigue avec l’enthousiasme de celui qui n’a pas encore tout à fait consulté le calendrier météorologique. L’hiver approche pourtant, et il serait bon de se souvenir que les moufles ont parfois leur utilité, surtout lorsqu’on joue à l’aile. Car le froid est un philosophe sans indulgence : il rappelle aux mains ce que les jambes refusent encore d’admettre.
L’expérience, justement, réclame son réchaud. Elle sait que l’ardeur ne suffit pas toujours, que les muscles ont leur mémoire et que les articulations possèdent parfois une opinion bien arrêtée sur les initiatives de l’esprit.
Julien de son côté, survole les troupes, accompagné de Bouscaillou. À eux deux, ils travaillent la technique et le physique, les fondamentaux et la mécanique, comme si la sagesse du jeu résidait encore dans cette vieille idée : pour bien jouer, il faut apprendre à jouer mieux. Une philosophie simple, presque antique, que les jeunes écoutent d’une oreille attentive et que les anciens approuvent en économisant leurs déplacements.
C’est à ce moment précis que le scribe tire sa révérence.
Car il existe un temps pour courir et un temps pour courir. Le latin nous a légué le verbe currere, qui signifie courir, avancer, parcourir un chemin. Mais chez les Castors, courir prend une tout autre dimension. C’est un mouvement collectif autour du ballon, une chorégraphie parfois savante, parfois désordonnée, toujours pleine de promesses, dans laquelle la prise du trou révèle toute sa profondeur poétique.
Reste alors cette question fondamentale, que les grands penseurs n’ont peut-être jamais osé poser:
À quoi sert de courir quand on n’a pas le ballon ?
Sergio ne se soumet pas à la question.Sa préparation est naturelle, son physique tient du monument. Un roc, un cap, un pic de midi à lui seul. Il traverse les générations avec cette tranquille assurance des hommes qui n’ont plus rien à prouver, sinon qu’ils sont encore là. De génération en génération, il transmet cette science du rugby qui ne s’apprend ni dans les livres ni dans les salles de musculation, mais au contact des autres, dans la répétition des gestes et la fidélité aux rendez-vous. Pour lui, ce ne sera pas de physique après avoir couru donc une douche, puis direction son voisin le Tarbais.
Foi de Coco.
Le Trou est une offrande. Le trou se transmet de bouche à oreille, de castor en castor en devenir, comme une vérité que nul ne songe à remettre en question. Et ce soir, l’esprit d’une montagne l’habite.
Un signe tient parfois du miracle. Nous partîmes une vingtaine sur le virtuel, à coups de messages et de confirmations plus ou moins assurées, pour nous retrouver quarante au rendez-vous. La multiplication des Castors n’est donc pas une légende biblique, mais une réalité associative dont les conséquences se mesurent surtout à la taille de l’imprévu prévisible et de son probable incertain.
Le quarante en nombre donna à la Chalosse sa force. La terre du rugby, du bien manger et des colverts solides viennent en fanfare, trompettes en prime. Ici, on compte sans compter à en étourdir tout trésor.
Je belote donc je suis
Descartes aurait sans doute apprécié la formule, à condition de ne pas confondre le valet de pique avec une preuve de l’existence de Dieu. Deux jeux se dessinent alors, sans dualisme exacerbé. D’un côté, le comptoir, où la bonne intendance de Jacquouille annonce déjà une certaine idée du service public: celui qui veille à ce que personne ne manque de rien. De l’autre, le jeu traditionnel, un deux contre deux, où le destin se joue entre quatre mains et quelques annonces.
Le Prez et le Barde sont aux aguets. En face, Cédric et Hamilton opposent leur science, leur patience et peut-être quelques ruses dont la morale ne sortira pas tout à fait indemne. Cédric, défaut de pré oblige, refait ses armes à la belote. Le pré lui manque, certes, mais le castor s’inspire et trouve dans des cartes une école de sagesse.
Nul ne connaîtra véritablement l’équipe gagnante. Dans les grandes parties, la victoire est parfois une affaire de points.
Mais l’humilité reprend ses droits lorsque le cri de Pépé annonce la soupe.
Car il existe un moment où les cartes doivent céder la place aux cuillères, où les stratèges abandonnent leurs calculs et où le castor, enfin, consent à redevenir un estomac à poil.
Le Tarbais, ou l’éthique du don
Seb n’est pas né dans un chou mais dans un haricot, un haricot tarbais, cela va de soi. L’espèce est également connue sous le nom de phaseolus vulgaris, et la variété la plus recherchée est l’alaric. Ainsi, d’un mercredi l’autre, nous passons de la poule à l’haricot. Ce pourrait être le titre d’une fable, n’est-ce pas, et, à la fin, la poule mange le haricot.
Le Tarbais est une offrande en son sein.
Sur le pré comme de loin, il maîtrise cet art délicat qui consiste à donner à l’autre sans jamais faire sentir le poids du don. Il y a chez lui quelque chose du Castor dans son excellence : une générosité sans discours, une présence sans ostentation, une fidélité qui n’a pas besoin de réclamer sa place. Tu veux prendre le trou prend le ! Tiens prends le ballon. C’est tout droit ! Point de mot juste une pensée en acte. L’élégance en somme !
Digne paire de notre Fayouze, il appartient à cette confrérie de ceux qui savent que la grandeur d’un castor ne se mesure ni à son volume sonore ni à son classement dans les statistiques du rugby, mais à ce qu’il apporte aux autres.
Le tarbais nous apprend à transmettre le ballon. Le Trou nous apprend à transmettre le reste. Et parfois, entre une passe bien donnée et une assiette bien servie, le caractère de l’être est un avoir collectif.
La soupe, le sacré et le poivre de l’existence

L’entrée se fera en soupe de potimarron. La couleur est celle des feuilles qui tombent, des couchers de soleil d’octobre et des souvenirs qui remontent lorsque les journées raccourcissent. L’automne s’invite à table, avec sa douceur et ses mélancolies bien tempérées.
Mais le véritable supplément d’âme se trouve dans le poivre que notre Croucrou sème avec abondance. Le râpé vient donner de l’épaisseur à l’ensemble, comme si la vie elle-même avait besoin, de temps à autre, d’un peu de matière pour tenir debout.
Pépé réajuste son béret.Le geste est ancien, presque liturgique. Chez lui, le chabrot relève du sacré. La soupe ne saurait se prêter au hauchat, chateau en verlan, sans respecter les rites, car il est des traditions qui ne supportent ni approximation ni modernisation intempestive.
Zinzin acquiesce. Le bon vin est une soupe primaire du vivant, une autre manière de réchauffer le corps et de délier la parole. Il coule dans les verres comme une invitation à la fraternité, à condition que chacun se souvienne que le plaisir partagé n’est jamais aussi bon que lorsqu’il laisse à l’autre sa juste part.
Et voilà qu’au fond des assiettes, les conversations s’animent. La soupe a fait son œuvre. Les corps se réchauffent, les langues se délient et le Trou retrouve sa vocation première : nous rappeler que la civilisation commence peut-être autour d’une cuisson.



Mon roti te salutant : mon rôti te salue
La suite se fera dans l’évidence.
Il n’est pas bon d’être un rôti lorsque quarante Castors ont répondu à l’appel. La sauce aux cèpes accompagnera les nouilles, tandis que l’échine et l’épaule livreront leurs secrets de texture, de tendreté. Entre les deux, la viande raconte une histoire ancienne, celle du temps nécessaire, de la patience et du savoir-faire. Rien ne se précipite vraiment dans une bonne cuisine.
Alors, dans un ultime hommage à la grandeur latine, nous pourrons entendre cette adaptation libre de la formule des gladiateurs :
« Mon roti te salutant… mon rôti te salue ! »
Le rôti s’avance vers son destin. Les fourchettes sont prêtes. La sauce aux cèpes dessine ses derniers chemins et les nouilles attendent leur heure de gloire.
Ah, les nouilles !
Il faudrait leur consacrer un traité. Elles appartiennent à cette catégorie de nourritures qui n’ont jamais eu besoin de prétendre à la grandeur pour traverser les âges. Elles sont simples, généreuses, parfois maladroites, mais toujours disposées à accueillir ce que la sauce leur confie.
Elles ressemblent finalement à notre cuistot.
Car derrière le geste de servir se cache parfois un enfant qui n’a jamais tout à fait quitté la cuisine de ses souvenirs. L’adulte prépare, organise, assaisonne et partage. Mais quelque part, au fond de lui, demeure celui qui aimait les choses simples, les assiettes pleines et les repas où l’on pouvait reprendre une portion sans avoir à justifier son appétit.
Il y a dans une nouille partagée quelque chose de profondément philosophique : la rencontre de l’adulte et de l’enfant, réunis autour d’un plaisir qui ne demande ni diplôme ni démonstration. Freud tire sur sa pipe, l’analyse comme l’inconscient n’a pas de règle. Le phallus est un totem avec une paire de nouille en plus. L’enfance enfouie ne disparaît pas. Elle attend simplement qu’une table soit dressée pour refaire surface.
Et peut-être est-ce là, dans cette simplicité, que réside la véritable noblesse du Tarbais : nourrir les hommes d’aujourd’hui sans oublier les enfants qu’ils ont été.
Du castor au mulet, des coiffes et du temps qui passe
Au bout de table du gris, et le brillant des fronts. Les histoires se croisent, les souvenirs se répondent, les mulets et les coiffes d’une jeunesse en devenir dessinent une galerie de portraits dont chaque Castor pourrait être le héros. Luigi a la coupe !
Les anciens racontent. Les plus jeunes écoutent, parfois, et préparent déjà leurs propres légendes. Les visages changent, les cheveux se raréfient ou blanchissent, les fronts prennent de l’ampleur et les corps réclament quelques aménagements.
La jeunesse n’est pas seulement une affaire d’années. Les Castors le savent : on ne lutte pas contre le temps en faisant semblant qu’il ne passe pas.
La part des anges et le mystère du fût vide
Puis vient la part des anges.
Au bar, la pression s’évapore. Le fût fut, et pourtant nous devrions être plein.
Voilà une énigme digne des plus grands philosophes. Comment expliquer qu’une réserve annoncée suffisante puisse disparaître avec une telle célérité lorsque les Castors se mettent en mouvement ? La physique nous parlerait de flux, de débit et de consommation. La sociologie invoquerait la dynamique du groupe. La métaphysique, elle, se contenterait de constater que certaines choses disparaissent sans jamais laisser de traces autres que des verres vides.
Le partage doit néanmoins garder le respect du Trou. Nos courses donnent soif, nos discussions l’entretiennent et nos souvenirs la prolongent.
Mais rien n’est plus triste que de trouver le bar vide alors que l’on devrait être plein.
Un appel à l’équipe du bar ne fera donc pas de mal. Non par exigence, mais par souci de continuité du service et de préservation notre bon vivre. Il est des missions qui dépassent les individus et relèvent presque de l’intérêt général.
Le fût vide est un rappel à l’ordre : la convivialité a ses infrastructures, et les grandes idées ont besoin de logistique.
L’art de lancer l’assiette
Le lancer d’assiette fut parfait.
Quelques bris, certes, mais sans heurts. Vu le nombre de convives, cela relève presque de l’exploit statistique. Quarante Castors, des trajectoires incertaines, des conversations croisées et une gravité qui n’a jamais fait de cadeau aux objets mal assurés : la soirée pouvait difficilement prétendre à une maîtrise absolue de la balistique.



Les trompettes, quant à elles, prêteront aux trajectoires des nuances trompeuses. L’oreille ne sait plus toujours distinguer l’appel musical du signal de rassemblement, et l’invité hésite entre applaudir, se déplacer ou protéger son verre.
Le fromage se fera sans brebis un comble pour une montagne. Il se fera en couleur, une en buche comme une autre.
Le dessert, ou la douceur des choses partagées arrive comme une réconciliation.
Un mélange sucré de crêpes maison, de gâteau cerise et de cannelés tarbais. Trois expressions du bonheur, trois manières de rappeler que les terroirs ont parfois plus de sagesse que les traités.
Le café, enfin, nous ramène à notre JB et à sa douce. Même si, à vrai dire, il n’y a pas que le café qui nous ramène à eux. Il y a ces petites choses qui traversent les soirées, les attentions discrètes, les souvenirs attachés à un prénom et cette façon qu’ont certaines personnes de partager du dur en comme un.
Le Tcho est là. What else !
Et Pépé trompeta
La musique d’ambiance installe son décor. Le duel de trompettes apporte ses envolées, le duo se savoure et le solo de Pépé vient couronner l’ensemble. La soirée devient spectacle, le spectacle devient souvenir et le souvenir, déjà, prépare le prochain rendez-vous.
La nuit, dehors, attend patiemment. Quitter le Trou, retrouver les chemins du retour, les maisons et les obligations du lendemain. Les voies sont bousculées. « Quelles est cette folie, quel est cet instinct ennemi des dieux et des hommes, de calomnier les vertus et par des propos méchants de profaner les choses saintes ? Si vous le pouvez, louez les gens vertueux, sinon passez ; si vous aimez à exercer votre abominable licence, jetez-vous les uns et les autres ; car, quand vous divaguez contre le ciel, je ne dis pas : « vous commettez un sacrilège », mais « Vous perdez votre temps ». Socrate est un antique contemporain. Reprendre le cours et les cours devient un gage incertain. L’ordinaire des choses après avoir été suspendu retrouve un extraordinaire. Le bonheur d’un quotidien plus léger. Castor ou à raison.