Par Bardibulle

Après cinq mois à attendre que notre machine à plaquer redémarre, les Castors ont enfin lancé leur première rencontre de l’année. Les crampons ont retrouvé le synthétique. Alleluia! Les souffles se sont de nouveau mêlés dans l’air d’un soir pour remettre le cœur avant les jambes. Un retour au pré fidèle à l’esprit maison : un rugby qui ne tourne jamais vraiment rond puisque bien ovale.

Pour remettre l’équipe sur les rails, Julien a pris les rênes du groupe. Maxime n’est pas loin juste aux antipodes, ils se chantent avec Didier entre le ciel et l’eau. Les vestiaires eux, sentent bon le camphre. Tableau tactique à l’appui, annonces, paperboard, la gestion des troupes tient son jeune manager. Les castors blessés et honoraires sont au bord Mozart, Peyo en vice, El Guano, Maxence, notre pinson, notre Tac sans son tic and co. Cela trépigne mais bon, il y a un temps pour tout et un moment pour chaque chose. Des ajustements pour ne pas jouer en anaérobie et c’est le coup d’envoi. Le maillot quartered a ses émules.

L’équipe s’organisera entre jeunes et de moins jeunes. Marco sera notre doigt. Code oblige. Le Tarbais à défaut d’être 10 sera arbitre au centre.  Luigi chaussera son casque une re-nouveau certain ou prendre son pied est dans la tête. Ses crêpes ne se mangent pas qu’au dessert. Le plaquer n’a pas son pareil. Le format du jour : trois tiers-temps de vingt minutes face à l’équipe de Dassault, adversaire fidèle qui, chaque année, nous confond sur du Mirage et du Rafale. Leur jeu va vite et frappe fort. Dès la première période, Dassault impose sa puissance et son organisation. Leur ligne offensive met à mal la défense des Castors, percée à plusieurs reprises pour inscrire quatre essais. Les Archiball répondent avec un essai plein d’inspiration signé par notre Trompettiste, surnom hérité de son talent à faire résonner le trou comme le pré dans une partition bien huilée. Il tient de notre Joel un brin chalossais pour être aussi à l’aise dans le pré qu’au bout d’un cuivre. Ils seront deux symphonistes pour l’occasion. Le lala se claironne. Mais ne suffira pour animer la cavalerie. Parmi les satisfactions du soir, Rafael disputait son premier match sous les couleurs des Castors. Invité de dernière minute, il s’est rapidement prêté au jeu aérien… mais surtout à celui du plaquage. Une technique particulière, entre le saumon lancé à contre-courant et le missile sol-sol : parfois sans les bras, souvent dévastateur, mais terriblement efficace lorsqu’il les utilise. L’instinct mérite sa technique pour ne pas prendre sanction. Son jeu  sans poumon est un digne héritage d’un croucrou sur le banc. La devise « Qui court, plaque ! »

La deuxième mi-temps voit Dassault passer en afterburner. Quand il n’y en a plus… il y en a encore. Le principe est de pousser la machine au maximum, du carburant supplémentaire est injecté dans les réacteurs pour produire une poussée brutale et spectaculaire. Résultat : une accélération fulgurante, un rugissement plus fort, et une impression que l’avion arrache littéralement le ciel. Dassault joue en rafales. Les Castors abattent des troncs et font barrage. Chacun sa matière. Dassault accélère et mette le rythme, enchaîne les impacts et ajoute trois essais supplémentaires à leur compteur. Le coach s’exaspère le ciment nécessite du temps pour faire mur. Pas le temps que cela prenne!

Solides, organisés, efficaces au ras comme au large, Dassault continue de mettre la défense des Castors sous pression. Notre touche est pourtant efficace, et les Archiball ne baissent pas la tête. Notre contre attaque permet même de taquiner la ligne d’en-but adverse. David s’illustre sur cette action. Entre tenter l’exploit personnel ou ouvrir pour offrir un essai presque promis, il choisit l’instinct du moment. Principe du Golum « quand tu vois l’anneau tu le prends ». Notre précieux se fera la belle. Principe du Golum citait plus haut. La ligne si accessible, un ras si près, le piège du leurre s’est refermé. Dassault sait aussi défendre. Un ballon qui échappe au destin. Le presque essai n’est pas un essai. 7 essais à presque 2 essais qui ne fait qu’un.

Le jeu est emmêlé Lapimpine, Lacanau, Langon malgré un franc caractère donne de l’approximation au profit de l’adversaire. L’énergie est positive et nécessite son ossature. Avec cependant de belle éclaircie côté Castors : des jeunes talents , confirment tout leur potentiel. Jean impérial dans le jeu aérien, sûr sous les ballons hauts, il montre aussi beaucoup d’assurance ballon en main. Sur plusieurs prises d’intervalle, il parvient à traverser la ligne défensive adverse avec détermination, apportant fraîcheur et énergie à une équipe qui refuse de céder malgré la pression de Dassault. Rémi lui alterne entre garde phone bien paternel et garde chasse.

La troisième mi-temps, encore sur le terrain sera plus courte. Enfin… plus courte en durée officielle, car chacun sait que le temps est une notion relative : sur le bord du terrain il file à toute vitesse, mais au cœur du combat, quand les organismes sont mis à rude épreuve, chaque minute semble durer une éternité. Les Castors resserrent alors les rangs. Le barrage prend enfin de la consistance, les plaquages deviennent plus solides, les replacements plus justes. Au milieu de cette résistance retrouvée, du grand Marco. Un plaqueur altruiste, de ceux qui préfèrent l’effort obscur au geste individuel. Chez lui, l’individualité devient presque un désaccord parfait : il joue pour les autres, use son énergie pour colmater les brèches et remettre les copains dans l’avancée. Face à un Dassault toujours aussi tranchant, les Castors limiteront finalement la casse. Le compteur étant arrêté, le score final : 7 essais à 1.

Une addition sévère, mais lucide. Et surtout un constat partagé : Les bons crus sont toujours affaire de mélange et de maturité. Chez les Castors aussi, il faut du temps pour assembler les générations, polir les automatismes et laisser les tempéraments trouver leur juste accord. Le match du jour offre  du caractère certain avec les certitudes des grandes cuvées et de belles dégustation en perspectives.

Puis vient la véritable troisième mi-temps, celle où les visages marqués retrouvent le sourire. Marco était au front au sens propre. Chez Dassault, la douche se fait en deux temps : le Rafale a sa dame, une roquette sous ses ailes, et après les vestiaires, cap sur “le trou”, quartier général des guerriers du jour. Au milieu de tout cela, l’incontournable, Jacquouille. Notre doyen, notre intendant, celui qui nourrit les troupes sans jamais compter son temps. Inusable le bougre. Toujours là avant les autres, toujours là après tout le monde. Et cette fois encore, il était venu accompagné du fils et de son petit-fils. Les trous se suivent et se ressemblent. Preuve que chez les Archiball, le rugby dépasse largement les lignes du terrain. C’était aussi sans compter, dans le brouhaha de la réception, le solennel, l’inattendu attendu, l’arrivée de notre Président. Les castors quand ils sont heureux chantent ! Un accueil comme il se doigt : un te deum chaleureux et rugueux. Le solide respecte le solide. Ici, un chef ne traverse pas le vestiaire dans l’indifférence. Sur les tables apparaissent alors des entremets délicats, pendant que s’annonce déjà la Morue à venir, promesse de futures batailles festives. Piou, fidèle à lui-même, entonne son aboie amical. Les castors heureux chantent (voire plus haut, il faut suivre…), musique de meute qui tient autant du chant de guerre que de la fraternité arrosée. Sent donc le mien ne veut rien dire sans l’image ! Le repas s’installe : rillettes, taboulé, rôti, haricots. Cuisine simple, efficace, de celle qui répare les corps cabossés. Puis vient l’instant improbable : un lancer d’assiette dont le nez de JB gardera la trace. Le Tarbais, arbitre du jour, se révélera d’ailleurs bien meilleur arbitre que lanceur un comble. Mais comme l’aurait résumé Perdigue avec une rhétorique tranchante : « Sans nez, JB l’aurait prise en pleine gueule… con se le dise ! »

Alors viennent les discours. Les mots du Fazouze. Les mots des pilotes d’en face. Des paroles qui sentent autant le vestiaire que les pistes d’aviation. La parole est une prise de hauteur. L’ambiance monte un peu plus autour d’un bon camembert, du gâteau basque et du café — What else ? Luigi a enlevé son casque troqué pour des oreillettes vissées comme un DJ des fins de combats. Il sort son Julio qui accompagne la soirée comme un béret sur la tête de Pépé : de travers, mais parfaitement à sa place.

Les Castors, toujours combattifs, travaillent déjà leurs barrages à venir. Pas à dire il fallait cette troisième mi-temps ! Juju, lui, a déjà repris ses notes.

Les voix se dissipent peu à peu dans le trou, les verres se vident, avec les corps armés d’une douce et bonne fatigue. Ce quelque chose énergisant qui pousse à viser les étoiles. Flexion!… Liez!… JEU!

Les hauteurs du trou s’ouvrent dans la remonte au couloir de la nuit. Quelque part entre les nouvelles rues éclairées de la ville et les rêves de futures cabosses de matchs à venir. Et dans la nuit qui tombe, chacun sait déjà qu’il reviendra.

Archiball Bordeaux depuis 1969